Dan Price : le patron américain qui a divisé son salaire afin de s’aligner sur celui de ses collaborateurs. L’exemple a t-il des chances de faire des adeptes chez les grands décideurs ? Chiche !

Publié le 22 Avril 2015

Dan Price : il a osé !
Dan Price : il a osé !

Pour une fois le rêve ou la fiction, comme vous voudrez, sont devenus réalité.

Dan Price, un trentenaire, patron et fondateur de la société « Gravity Payments » aux Etats-Unis (où les dirigeants des grandes sociétés émargent à plus de 350 fois un salaire moyen !) a osé bouger, sans ménagement ni arrière-pensée, les lignes de l’économiquement correct en divisant son salaire et du même coup en augmentant celui de ses collaborateurs de 25%.

Qui dit mieux ?

Certes, nos chers patrons, préférant à la division la multiplication, n’en sont pas encore à ce niveau salarial américain faramineux mais leur rémunération, toutes proportions gardées, est souvent plus que confortable pour ne pas dire souvent scandaleuse et indécente pour se fendre de la même générosité.

Qu’on me pardonne, mais, là aussi, l’exception peut confirmer la règle plutôt favorable aux parachutes dorés. Ces derniers suscitant la hargne sinon la grogne des smicards les plus raisonnables qui admettent que si tout travail mérite salaire et exceptionnellement gros salaire, le convenable doit également être de circonstance.

Malheureusement et comme le chantait Dalida : « Paroles, paroles … »

Justice sociale

Ainsi, Dan Price, certainement doté d’une rare intelligence (il sait qu’il en sera à terme le premier bénéficiaire) et d’un non moins rare humanisme, a plus simplement et surtout pensé que ce n’est que justice sociale.

Une manière de révélation ou d’illumination qui pourrait le faire passer pour un doux farfelu.

En attendant, et pour chatouiller les esprits cartésiens et experts en comptabilité, ce patron au look décoiffant mais sympathique a donc divisé son salaire par 15 en le passant, concrètement, de un million de dollars annuel au « smic » en vigueur dans son entreprise. Précisément, 70.000 dollars !

Quant au solde de l’opération, il provient d’une ponction de 80% sur les 2,2 millions de dollars de profits prévus cette année dans sa société.

A l’instar de ses pairs des promotions X ou Y Carlos Ghosn – entre autres milliardaires envers lesquels je ne nourris aucun grief particulier car il me sont totalement indifférents – pourrait, en raison d’émoluments qui donnent le tournis, s’inspirer de ce geste et diviser ses salaires et commissions de tous ordres plutôt que de les multiplier. On peut rêver !

En tout cas, le « coup » remarquable de Dan Price a suscité des réactions diversifiées mais intéressantes au vu, en particulier, des travaux de l’économiste Thomas Piketty qui s’est par ailleurs autrement distingué en refusant la Légion d’Honneur et dont la dénonciation des inégalités de richesses est consignée dans un livre qu’on se partage dans les milieux autorisés : « Le Capital au XXIe siècle ».

Entre autres premières conséquences de ce rappel à l’ordre : le grand patron d’une société assurance-santé américaine, qui probablement piqué au vif, a spontanément augmenté le salaire horaire minimum de ses employés de 12 à 16 dollars.

Un geste certes mais en réalité une rigolade sinon une diversion, en comparaison de l’opération salariale du jeune chef de l’entreprise « Gravity Payments ».

Un monde plus égalitaire ?

Bill Gates n’a pas hésité à se délecter des 700 pages du « Capital au XXIe siècle ».

Se prêtant au jeu de la critique, ce dernier a reconnu la pertinence des thèses de Thomas Piketty auxquelles Dan Price ne peut qu’adhérer.

La preuve, sa décision.

Bill Gates émet bien quelques réserves mais il approuve les points relatifs aux niveaux élevés d’inégalité dont on sait qu’ils posent problème.

Explications du milliardaire :

« Parce qu’ils gâtent les incitations économiques en favorisant la soumission des démocraties aux intérêts des plus puissants et en dépouillant l’idéal selon lequel les êtres humains ont été créés égaux.

Parce que le capitalisme n’a pas la capacité de corriger ses excès pour offrir une grande égalité, ce qui peut faire qu’un excès de la concentration de la richesse peut générer un effet boule de neige si rien n’est effectué pour le combattre.

Enfin, parce que les gouvernements peuvent jouer un rôle constructif pour compenser cet effet boule de neige s’ils se décident à agir et au moment où ils se décident à agir. »

Et, Bill Gates de conclure :

« Pour être clair, quand je dis que les niveaux élevés d’inégalités constituent un problème, je ne veux pas dire que le monde se détériore. En fait, grâce à la progression des classes moyennes dans des pays comme la Chine, le Mexique, le Brésil et la Thaïlande, le monde, dans son ensemble, est de plus en plus égalitaire et cette tendance globalement positive devrait se poursuivre. »

A chacun d’en juger.

Bonheur et argent …

La question se pose aussi de connaître le niveau d’inégalité acceptable et à partir de quel point, ce niveau d’inégalité commence à faire plus de mal que de bien.

Ce sont évidemment les questions clés, propres à nourrir la réflexion.

Bill Gates estimant qu’il serait instructif d’entreprendre des études combinant des données sur la richesse, le revenu et la consommation alors que Thomas Piketty préconise un impôt sur le capital laissant à Bill Gates la préférence pour un impôt progressif sur la consommation.

Quant à l’impôt sur les successions, le produit récupéré pourrait être, selon Bill Gates, investi dans les secteurs de l’éducation et de la recherche. Ce qui constituerait la meilleure façon de renforcer notre pays (en l’occurrence les Etats-Unis) pour l’avenir.

Des positions qui ne font pas l’unanimité.

D’aucuns considérant que l’investissement dans les œuvres caritatives est une attitude très américaine de justification de la richesse.

Une idée typique de la religion de l’argent qui va, selon d’autres commentateurs, jusqu’à séduire la droite et les libéraux français.

D’autres intervenants faisant remarquer que cela est en totale contradiction avec le message chrétien dont le pape François – entre autres expert en dialectique - s’en fait régulièrement l’écho en l’assortissant, sans ménagement, de l’exigence évangélique qui stipule :

« Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. »

Le prétexte à illustrer la notion fondamentale du don qui doit aussi s’accompagner de discrétion.

Ce qui n’est pas toujours le cas des nantis dont l’action, au demeurant généreuse, tiendrait plus de l’assistanat que de la justice sociale. Référence à la pensée d’un abbé Pierre, notamment.

Le problème de fond, c’est que la morale et l’argent font aujourd’hui encore moins bon ménage qu’hier mettant en exergue le principe du partage des richesses et cela, même si les inégalités en tous domaines constituent la spécificité de toutes sociétés, humaine et animale.

Le comportement de Dan Price, patron d’une société de service bancaire à Seattle, a ceci de sympathique, c’est qu’il est spontané et en même temps réfléchi. Il s’articule aussi autour du dicton populaire, mais non dénué de bon sens, que si l’argent ne fait pas forcément le bonheur, il y contribue.

Dans notre système actuel, en partie dépendant de solides réseaux d’influence liés à une forme d’aristocratie de naissance ou intellectuelle, on cherche en vain, dans le monde politique et des affaires, ceux qui, à l’instar de Dan Price seraient à même d’oser cette expérience à connotation chrétienne.

Le débat est ouvert et le pari lancé.

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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