Aux limites de l’interdit et de l’offense, la douloureuse plainte des blessés du langage.

Publié le 27 Mai 2015

Jean Le Poulain et Maria Pacôme : anthologie théâtrale d'exception sur le thème du noir ...
Jean Le Poulain et Maria Pacôme : anthologie théâtrale d'exception sur le thème du noir ...

Maria Pacôme dans le rôle de Lady Lucy Guilvaillant et Jean Le Poulain dans celui de John Mac Lesby, interprètes d’exception et d’une rare drôlerie - sont passés à la postérité culturelle et théâtrale via une pièce intitulée « Le noir te va si bien » et signée Jean Marsan, d’après Saül O’Hara. Elle fut créée en 1972 au Théâtre Antoine et diffusée le 26 décembre sur TF1 dans le cadre de l’émission culte, « Au théâtre ce soir », dans une distribution sensiblement différente. Superbement drôle.

Une pièce dont le seul titre n’avait pas lieu, à l’époque, de susciter un débat houleux et de fond car l’interdit, Dieu merci, n’était pas encore érigé en authentique et quelque part fallacieux postulat.

Aujourd’hui, il serait en revanche à craindre que cette comédie policière anglo- saxonne dont le titre initial « Risky Marriage » en français « Le noir te va si bien », ait de fortes chances de subir, par extrapolation intellectuelle, les foudres d’une Justice souvent associée aux sauces les plus extravagantes. Etant entendu – reconnaissons-le - qu’il n’est pas socialement correct de faire du marketing, souvent au second degré, avec des expressions passéistes auxquelles le plus grand nombre est totalement ou presque, indifférent.

Les distraits du langage

Une schizophrénie qui suscite, malgré tout, des décisions de plus en plus délirantes sinon sur le fond en tout cas sur la forme. Au point de donner des idées à ceux que la question n’effleure peut-être pas.

Ainsi, une société de fabrication de friandises célèbres devra t-elle renoncer à commercialiser des bonbons de couleur … noire !

Mais après tout, que dire, en revanche, du fromage blanc (couleur habituellement désignée pour les habitants du continent européen) ou du chocolat de la même couleur et de la multitude des produits qui en découlent ?

Ce qui n’a pas empêché la cour d’appel de Paris de contraindre la société Banania à cesser la vente de ses produits sous le célèbre slogan « Y’a bon ».

Au menu des sentences : prison, amendes corsées et autres pénitences plus salées que sucrées.

A tort ou à raison, on a donc intérêt à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de lancer, spontanément, un mot ou un nom ainsi coloré, ou s’en inspirant, entré dans le langage courant.

Les associations contre le racisme et autre dérapage sociétal, encouragées par la horde de certains internautes, ont repris le flambeau et lancé la diatribe contre les distraits du langage.

Rien n’y fait même pas les explications, pourtant flatteuses, transitant notamment par l’Histoire de France dont, curieusement, on préfère ne retenir que les plus regrettables comportements dont celui, intolérable, de la traite des noirs oubliant qu’il existe aussi des traites dans un autre domaine non moins répréhensible. Celle … des blanches, notamment. Le tout réuni sous le vocable colonialisme.

Goût amer

La malheureuse aventure de ces confiseurs d’Auxerre qui, depuis des années vendaient, le plus naturellement du monde, des chocolats à consonance coloniale en savent quelque chose et gardent de l’affaire un goût amer !

Dans la foulée de cette impitoyable répression pourquoi ne pas s’insurger, de la même façon, contre les fabricants de chocolat blanc qui, comme avec le chocolat noir rivalisent d’esprit créatif quant aux représentations humaines ou animales.

Par ailleurs, que dire du roman noir, de l’humour noir et du travail au noir, du marché noir, de la magie noire et du fait qu’un écrit soit présenté noir sur blanc.

Ne parlons pas des fantastiques et talentueux musiciens et chanteurs … noirs.

Sans oublier les sportifs parmi les plus performers de la planète et les superbes mannequins africaines.

Il faudra utiliser d’autres mots pour les nommer. Stupide.

Un noir lumière

Pierre Soulages et ses célèbres « outrenoirs » peints dans les années 1970 nous donne une autre dimension de cette œuvre au noir, le titre également d’un ouvrage phare de Marguerite Yourcenar.

En effet, Pierre Soulages est conduit par le souci de faire jaillir la lumière de l’obscurité, donc de la fameuse couleur noire.

Va t-on lui reprocher cette singularité ?

Lui, qui, par sa technique spécifique, séduisit un autre peintre américain célèbre, Rothko, qui, à l’exemple de Sénèque, se suicida dans sa baignoire en s’ouvrant les veines, un acte qui bouleversa profondément Pierre Soulages qui explique :

« Enfant, pour moi, la neige c’était tout. Or, le noir faisait ressortir la blancheur. Prenez une couleur sombre et placez du noir à côté, elle s’éclaire. On m’offrait des couleurs mais je préférais l’encrier. C’est la puissance du noir qui m’intéressait. C’est une couleur violente, active, frappante qui n’a rien à voir avec le deuil. »

Un noir lumière qui résulte d’une expérience poétique profonde.

Comme Ad Reinhardt ou Franz Kline, il restera le maître abstrait incontesté du noir sachant que symboliquement, et en valeur absolue, le noir est l’égal du blanc. Leur union serait une hiérogamie donnant le gris symbolisant l’homme. C’est si beau qu’il faut accepter cette hypothèse.

Qui ne rêve pas d’écrire sa propre histoire avec cette unique et mystérieuse encre noire qui traduisit nos balbutiements d’enfants sur la page blanche et osera contester la plénitude et la richesse du noir dans sa formulation la plus diverse. En somme, la réhabilitation et la célébration du noir en tant que symbolique positive.

Du pain sur la planche

Finalement, en se gardant tout simplement d’offenser par des appellations ou des slogans divers, on pourrait ajouter à la liste de ces blessés du langage, les frogs (le sobriquet dont les anglais affublent les français), ces mêmes anglais surnommant les allemands des krauts et qui reçoivent en retour le nom de rosbifs (car ils rougissent au soleil) , les italiens qui se voient qualifier de macaronis sans parler des gitans … voleurs de poules, des corbeaux (les curés) ou des grenouilles de bénitiers à l’adresse des fidèles un peu trop … fidèles.

Encore moins question, souvent avec talent, d’imiter un africain, un belge, un arabe, un juif ou un marseillais.

Ne parlons pas de ce sentiment de haine ou de crainte imbécile qui anime certains individus et nourrit généralement leur hostilité envers des minorités et souvent sans défense. En revanche, ceux-là méritent la peine maximale. De l’homophobie à l’islamophobie en passant par la xénophobie, la liste n’est pas exhaustive et les associations impliquées dans ce combat ont du pain sur la planche pour condamner les plaisanteries douteuses parfois un peu trop légères sinon trop lourdes et les humoristes devront s’y reprendre à plusieurs fois avant de croquer sans risques leurs proies.

Bernard Vadon

Pierre Soulages et ses célèbres "outrenoirs"; "L'oeuvre au noir" Prix Fémina; Marguerite Yourcenar : une extrême compassion pour les animaux.Pierre Soulages et ses célèbres "outrenoirs"; "L'oeuvre au noir" Prix Fémina; Marguerite Yourcenar : une extrême compassion pour les animaux.Pierre Soulages et ses célèbres "outrenoirs"; "L'oeuvre au noir" Prix Fémina; Marguerite Yourcenar : une extrême compassion pour les animaux.

Pierre Soulages et ses célèbres "outrenoirs"; "L'oeuvre au noir" Prix Fémina; Marguerite Yourcenar : une extrême compassion pour les animaux.

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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