ECOLOGIE : quand un sociologue et philosophe athée, de renommée internationale, place ses pas dans ceux d’un pape charismatique et convaincant.

Publié le 15 Juillet 2015

ECOLOGIE : quand un sociologue et philosophe athée, de renommée internationale, place ses pas dans ceux d’un pape charismatique et convaincant.

Est-ce l’effet d’un été particulièrement chaud au point de ne pas se souvenir des canicules précédentes comme des hivers tout autant rudes ?

La mémoire, comme le temps, nous font parfois défaut et si ce n’étaient les scientifiques toujours prompts à nous rappeler quelques chiffres et nous instruire de l’historique autant géologique et géographique de la complexe mais passionnante histoire de la planète, on se laisserait facilement emporter par un légitime et compréhensible pessimisme.

Il faut pourtant bien se rendre à l’évidence et admettre que, finalement, il y a quelque chose qui ne va plus dans notre système solaire.

Et cela va bien au-delà de l’évolution de tout ce qui constitue le fonds naturel de la terre, de la faune à la flore en passant par l’incontournable (et soi-disant) homo sapiens.

Bref, bien au-delà des sentiments du vulgum pecus dont nous partageons bien modestement les faiblesses culturelles, le cri d’alarme lancé par des personnalités moralement ou scientifiquement plausibles dans leurs affirmations sinon leurs craintes – laissons de côté les politiques dont les motivations (l’exception confirmant la règle) seraient plutôt de l’ordre de l’argent et du pouvoir – il y a de quoi s’interroger.

Unanimement saluée, à quelques rares exceptions, par le plus grand nombre, l’encyclique papale – Laudato Si – sur laquelle je m’étais déjà penché dans ce même blog il y a quelques semaines, revient à la « une » des préoccupations alors même que nous approchons à grands pas (en décembre prochain, à Paris) de la Conférence des Nations Unies sur le thème récurrent mais de plus en plus urgent relatifs aux changements climatiques.

Qu’un pape tire la sonnette d’alarme (rappelons toutefois que ses prédécesseurs) n’avaient pas été insensibles aux dangers encourus par une planète au demeurant fragile et considérablement malmenée par le fait d’une technologie et d’avancées techniques peu enclines à apprécier les dangers d’un certain progrès.

Ce que l’on gagnait en bien, d’un côté, on le perdait souvent en une contre partie et amplement négative, de l’autre côté.

Qu’un homme d’église et non des moindres, puisqu’il s’agit du pape, s’implique avec force et conviction, dans cette encyclique, semble n’avoir laissé personne indifférent.

Edgar Morin – philosophe et athée - de la façon la plus claire qui soit l’a tout simplement qualifiée de « providentielle ».

Le charismatique pape argentin n’en demandait pas tant même si Edgar Morin tempère sa remarque par le fait qu’il ne l’entend pas comme une manifestation de la divine providence.

Ce qui demande encore à être prouvé.

Bref, affirme le philosophe :

« Nous vivons dans une époque de désert de la pensée, une pensée morcelée où les partis qui se prétendent écologistes n’ont aucune vraie vision de l’ampleur et de la complexité du problème, où ils perdent de vue l’intérêt de ce que le pape François dans une merveilleuse formule reprise de Gorbatchev appelle « la maison commune ». Or, cette même préoccupation d’une vue complexe, globale, au sens où il faut traiter les rapports entre chaque partie, m’a toujours animé. »

L’ECOLOGIE INTEGRALE

L’auteur du « Paradigme perdu : la nature humaine » retrouve, dans le discours papal, les notions essentielles que lui-même s’est maintes fois employé à développer :

« Dans ce « désert » actuel voilà que surgit ce texte que je trouve tellement bien pensé, et qui répond à cette complexité ! François définit « l’écologie intégrale », qui n’est surtout pas cette écologie profonde qui prétend convertir au culte de la Terre, et tout lui subordonner. Il montre que l’écologie touche en profondeur nos vies, notre civilisation, nos modes d’agir, nos pensées.

Plus profondément, il critique un paradigme « techno-économique », cette façon de penser qui ordonne tous nos discours, et qui les rend obligatoirement fidèles aux postulats techniques et économiques pour tout résoudre. Avec ce texte, il y a à la fois une demande de prise de conscience, une incitation à repenser notre société, et à agir. C’est bien le sens de providentiel : un texte inattendu, et qui montre la voie».

HUMANISME ANTHROPOCENTRISTE

Le sociologue émérite, qui estime à juste titre que la nature en impose autant à l’homme (sinon plus) que l’inverse, ne mâche pas ses mots et parle clairement et fort de la crise écologique et affine encore sa pensée en regard de ce texte responsable mettant en exergue « la perspective humaniste de l’écologie » :

« A travers cette notion d’écologie intégrale, l’encyclique invite à prendre en compte toutes les leçons de cette crise écologique. Mais là aussi, à condition de préciser la notion d’humanisme, qui a un double sens. D’ailleurs, c’est ce que François dit dans son discours. Il critique une forme d’anthropocentrisme.

Il existe en effet un humanisme anthropocentriste, qui met l’homme au centre de l’univers, qui fait de l’homme le seul sujet de l’univers. En somme, où l’homme se situe à la place de Dieu. Je ne suis pas croyant, mais je pense que ce rôle divin que s’attribue parfois l’homme est absolument insensé.

Et une fois qu’on est dans ce principe anthropocentriste, la mission de l’homme, très clairement formulée par Descartes, c’est conquérir la nature et la dominer. Le monde de la nature est devenu un monde d’objets. Le véritable humanisme c’est au contraire celui qui va dire que je reconnais dans tout être vivant à la fois un être semblable et différent de moi. »

NOUS SEPARER DE L’ETAT DE NATURE

Difficile, à ce stade du discours, de dissocier son auteur de son origine sinon de ses racines philosophiques et singulièrement religieuses. Notamment sur le fait essentiel et instructif que François est avant tout franciscain et cela avant toute autre chose. C’est dans cette particularité très importante que l’on peut trouver une raison sinon cette connivence avec la nature, mieux la Création.

Il fallait bien, pour accroître une forme de crédibilité dépendante de la non croyance reconnue d’Edgar Morin, que ce dernier en appelle à des références expliquant en partie la vision papale du sujet mais l’utilisation, en la circonstance, de l’adverbe « presque » n’altère en rien le sérieux et les fondements de la question. D’autant que dans son encyclique François se détache quelque peu des affirmations de la Genèse. Edgar Morin fait amende honorable sur le principe :

« Le pape a eu la chance de trouver dans le christianisme saint François d’Assise ! Car s’il n’avait pas été là, il aurait été bien maigre en référence…

Nous savons aujourd’hui que nous avons en nous des cellules qui se sont multipliées depuis les origines de la vie, qu’elles nous constituent comme tout être vivant… Si nous remontons à l’histoire de l’univers, nous portons ainsi en nous tout le cosmos, et d’une façon singulière.

Il y a une solidarité profonde avec la nature, même si bien entendu nous sommes différents, par la conscience, la culture… Mais tout en étant différents, nous sommes tous des enfants du Soleil. Le vrai problème, c’est non pas de nous réduire à l’état de nature, mais de ne pas nous séparer de l’état de nature.

Le Saint-Père est amené à trouver dans la Bible un certain nombre d’éléments qui justifie sa démarche. Mais je crois au contraire que la Bible raconte une création de l’homme totalement séparée de celle des animaux, et qu’elle a commencé à susciter cette pensée anthropocentriste, que le message de Paul a poursuivi, en séparant le destin post-mortem des humains des autres vivants. Cette conception sépare à mes yeux la civilisation judéo-chrétienne des autres grandes civilisations. »

DIEU UN ET MULTIPLE

Edgar Morin n’élude pas la problématique posée par la Genèse :

«On peut très bien faire des interprétations cosmogéniques de la Genèse, notamment parce que « Elohim » qui est le Dieu génésique, est un pluriel singulier : il est un et il est multiple. Alors, on peut y voir une sorte de tourbillon créateur. C’est vrai aussi que, dans la Genèse, il est écrit qu’au commencement Elohim sépara le ciel de la Terre.

C’est là, aussi, une idée intéressante, car pour qu’il y ait un univers il faut une séparation, entre les temps (passé, présent et avenir) et l’espace (ici et là). Mais ma conception à moi, qui se situe dans l’héritage de Spinoza, repose sur la capacité créatrice de la nature. Je crois que la créativité ne part pas d’un créateur initial, mais d’un événement initial.»

François n’est pas seulement le chef de l’Eglise catholique, il est aussi, et je dirais surtout, argentin. Pétri d’une culture aux prises avec des phénomènes de société spécifiques dont la pauvreté qui, selon Edgar Morin, permet de faire la distinction entre le « bien-être » européen et le « bien-vivre » andin :

« Ce qui m’a toujours frappé, c’est de ressentir en Amérique latine, à titre divers, une vitalité, une capacité d’initiative que nous n’avons pas ici. Dans l’encyclique, par exemple, je retrouve ce sens de la pauvreté, si fort sur ce continent.

En Europe, nous avons complètement oublié les pauvres, nous les avons marginalisés. Mais dans l’encyclique, le concept de pauvreté est vivant, comme dans les manifestations de la Ligue des paysans sans terre ou du peuple, au Brésil.

Enfin, il est certain que l’Argentine, qui a elle-même connu tant d’épreuves, qui a été obligée d’abolir sa dette car elle était en faillite, est un pays où il y a une vitalité démocratique extraordinaire. Je ne dirais pas que c’est un miracle, mais il était nécessaire qu’un pape vienne de là-bas, avec cette expérience humaine.

C’est un pape imprégné par cette culture andine qui oppose, au « bien-être » exclusivement matérialiste européen, le « bien vivre » (le buen vivir) qui est épanouissement personnel et communautaire authentique. Le message pontifical appelle à un changement, à une nouvelle civilisation, et j’y suis très sensible. Ce message est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation. »

Dont acte !

MANIFESTATION ECLATANTE

Dans « L’aventure de la méthode » Edgar Morin opère une manière de synthèse du parcours de toute une vie. Il évoque, notamment, dans ce que d’aucuns ont qualifié de livre testament, la compréhension du mystère assurant que « nous approchons de l’extase également par l’invasion en nous du Mystère ». Il fallait donc bien que se posât la question de la place des religions dans notre société :

« Tous les efforts pour éradiquer les religions ont complètement échoué. Les religions sont des réalités anthropologiques. Le christianisme a connu une contradiction entre certains de ses développements historiques et son message initial, évangélique, qui est amour des humbles. Mais, après que l’Église a perdu son monopole politique, une partie d’elle-même a retrouvé sa source évangélique.

La dernière encyclique est un ressourcement évangélique intégral. Les chrétiens, quand ils sont animés par la source de leur foi, sont typiquement des personnes de bonne volonté, qui pensent au bien commun. La foi peut être un garde-fou contre la corruption de politiques ou des administrateurs. La foi peut donner du courage.

Si, aujourd’hui, dans une époque de virulence, les religions revenaient à leur message initial – en particulier l’islam, puisque Allah est le Clément et Miséricordieux – elles seraient capables de s’entendre. Aujourd’hui, pour sauver la planète qui est vraiment menacée, la contribution des religions n’est pas de trop. Cette encyclique en est une manifestation éclatante. »

Acceptons-en l’augure.

Bernard VADON

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Edgar Morin : pour sauver la planète la contribution des religions n'est pas de trop .

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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