L’antiterrorisme français en question !

Publié le 7 Janvier 2016

Une figure on ne peut moins emblématique qui affirme avec lucidité et courage :"Leur haine ne va pas s'arrêter là !"
Une figure on ne peut moins emblématique qui affirme avec lucidité et courage :"Leur haine ne va pas s'arrêter là !"

A l’aube de 2016 – en marge d’hommages officiels légitimes et au risque de détonner dans le paysage identitaire et remarquablement patriotique français qui s’est révélé après les dramatiques attentats de Paris, après le massacre, hallucinant d’horreur et méticuleusement organisé, dont fut victime de toute une jeunesse et autres anonymes qui ne demandaient rien sinon vivre de la manière la plus légitime qui soit - il est difficile de ne pas pointer du doigt certains responsables qui n’ont pas su mieux prévenir sinon empêcher cet effroyable carnage.

Au-delà de l’émotion partagée et surtout du silence et de la prière qu’il eut été préférable de privilégier, je n’ai pu m’empêcher – entre autres réactions – d’adhérer à la décision certainement terrible, moralement et émotionnellement, de ceux et celles parmi les familles des victimes qui ont alors refusé de participer à l’hommage national commandité par ceux qui auraient aujourd’hui peut-être de bonnes raisons de se frapper la coulpe sinon d’un peu plus de discrétion plutôt que d’exploiter le pathos populaire.

Mon ami et confrère Jean-Marie de Peretti a l’immense douleur de compter sa fille Aurélie parmi les innocentes victimes de ce carnage.

Une raison ajoutée à d’autres pour me poser aussi la question de savoir comment fonctionne le service antiterroriste français longtemps donné en exemple et que des spécialistes en la matière tiennent, aujourd’hui et à la vue de ce qui s’est passé, comme pour mort cliniquement.

Et mes confrères, en l’occurrence, de noter que dans cette situation personne, pas plus au gouvernement que dans l’opposition, n’a présentement envie d’en signer l’acte de décès, faute de savoir par quoi le remplacer. En revanche, les critiques sont parfois acerbes.

En effet et indépendamment des méthodes à reconsidérer, comment rémunérer les effectifs réellement nécessaires ?

Pénaliser une fois encore le contribuable ?

Certes, mais avant de prendre une telle mesure ne serait-il pas autrement plus raisonnable de reconsidérer le personnel politique et consorts souvent pléthorique à commencer par les élus – notamment les députés et sénateurs – qui émargent leurs fins de mois de manière éhontée et dont on pourrait avantageusement réduire le nombre en leur appliquant à l’inverse le slogan que certains affectionnent bien lorsqu’il ne les concerne pas à savoir : travailler plus mais gagner moins !

Voilà un bel acte civique et en l’espèce éminemment patriotique. Malheureusement, cela risque fort d’être archivé parmi les voeux pieux.

Ainsi, si j’en crois mes confrères, du journal le Monde, en particulier, au fur et à mesure que l’enquête sur les attentats du 13 novembre avançait, les défauts de surveillance des auteurs, les mauvais choix opérationnels et la lourdeur du dispositif antiterroriste n’ont pas manqué de lever des questions importantes liées à une sécurité républicaine légitime.

Quant à la réaction d’un enquêteur, profondément choqué par le souvenir des massacres du Bataclan et des terrasses parisiennes, elle est particulièrement désabusée :

« On ne fait rien et on attend que ça recommence !»

Ajoutant que ce qui le scandalise c’est – selon lui - l’absence totale de remise en question affichée au sein du ministère de l’intérieur et du gouvernement.

Sentiment d’impuissance

Le système actuel est né d’une période, dans les années 80, où les attentats étaient plus nombreux.

Par ailleurs, la France – hors Corse – avait été épargnée par le terrorisme de 1996 à 2012.

Les malheurs, c’est bien connu, n’arrivent qu’aux autres !

Puis, l’an dernier, les attentats de Paris, avec la bagatelle de cent trente morts, trois commandos coordonnées et des attaques kamikazes, ont dénoté un sentiment d’impuissance grave face à l’inéluctable progression d’une violence pourtant connue, documentée et médiatisée.

Pas moins !

En témoigne, de 2012 à 2015, l’affaire Merah, à Toulouse et Montauban, marquée cette fois encore par sept morts dont trois enfants assassinés de sang-froid parce que juifs.

Un drame qui a mis en évidence les failles du renseignement et conduit à la création de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et au renforcement du renseignement territorial avant la mise en place, en 2012 et 2014, de deux lois antiterroristes.

Le 7 et 9 janvier, après la tuerie de Charlie Hebdo et la prise d’otages de l’Hyper Cacher, la loi sur le renseignement est adoptée par le Parlement.

Aucune de ces réformes de structure ou les modifications législatives – dont certaines se sont révélées inutiles, comme la création d’une infraction d’entreprise individuelle terroriste – n’ont depuis changé les deux piliers de la lutte anti­terroriste : l’infraction relative à l’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et le cumul judiciaire-renseignement au sein d’un même service, soulignent mes confrères.

A l’origine, ce dernier devait permettre à la direction de la surveillance du territoire (DST) - devenue direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) en 2008 et direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en 2014 - de faciliter la circulation de l’information.

Débordement de la DGSI

Ainsi, dans le cas des attentats de Paris, la DGSI suivait un certain nombre des auteurs au plan judiciaire et du renseignement.

Abdelhamid Abaaoud - qui apparaissait dans cinq dossiers de projets d’attentats en France mais également impliqué en Belgique dans l’animation de la cellule terroriste de Verviers démantelée en janvier - était au centre d’une enquête dite « miroir » déclenchée par la DGSI.

Une équipe franco-belge a cependant travaillé main dans la main … mais sans résultats apparents.

Pour sa part, Samy Amimour, l’un des kamikazes du Bataclan, était quant à lui mis en examen depuis 2012 dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour un projet de djihad au Yémen. L’enquête avait alors été confiée à la DGSI. Placé sous contrôle judiciaire, l’individu disparaît sans que personne ne se soucie de lui … jusqu’à ce que les services turcs signalent son passage sur leur territoire.

Le travail judiciaire a certes été effectué, notamment des perquisitions chez ses parents et un mandat d’arrêt international émis, sans pour autant que le massacre du 13 novembre soit évité.

Dans le cadre de son rôle judiciaire, la DGSI a cependant été alertée sur les menaces d’attentats en France.

Ainsi, Reda Hame, interpelé début août à son retour de Syrie, a t-il confirmé que l’Etat islamique envisageait des cibles faciles comme les concerts :

« La DGSI avait ces éléments dans le viseur, mais comme pour le reste ces gens ont une stratégie de harcèlement, dont les menaces qu’ils laissent transpirer. Si l’on se met à raisonner en termes de cibles potentielles d’attentat et pas en termes de réseaux, on va s’épuiser » assure une source proche des services du renseignement.

Au quotidien, certains estiment que ce volet judiciaire a contribué au débordement de la DGSI.

Incohérence

Dans les services territoriaux, expliquent encore les journalistes du Monde, les agents sont polyvalents et se retrouvent happés par la judiciarisation du tout-venant syrien. Le nombre de dossiers judiciaires antiterroristes a été multiplié par cinq entre 2013 et 2015, de 34 à 188, et le nombre de mis en examen multiplié par dix, pour finalement concerner plus de 230 personnes, ce qui implique des dizaines d’auditions, de gardes à vue et d’actes de procédure.

Cherchez l’erreur.

Depuis 2012, à chaque attentat, le même constat qui ne manque pas de surprendre se confirme :

Mohamed Merah était connu mais sa dangerosité mal évaluée. Par ailleurs, la surveillance des frères Kouachi avait été interrompue parce qu’ils ne paraissaient plus dignes d’intérêt.

Ainsi, plutôt que d’encourager les services à cibler davantage, les ministres en poste ont entretenu le fantasme d’un suivi exhaustif tout en rappelant qu’il devient impossible lorsque le pire se produit.

L’incohérence, toujours l’incohérence.

Depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, c’est la création de l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme qui centralise, sous l’autorité du ministre, les informations des services et la création du fichier des signalés pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste, au total plus de 11 000 noms. Trop pour être traité :

« Les agents passent des heures à remplir des kilomètres de fiches » affirme un policier.

Nos confrères ne se contentent pas de stigmatiser un système qui n’est plus en adéquation avec la réalité. Ainsi, dans la discrétion, la DGSI s’est donnée les moyens d’un meilleur ciblage. Particulièrement, avec la cellule Allat - déesse syrienne préislamique – chargée de traiter les objectifs de la zone irako-syrienne.

Les huit principaux services français sont réunis dans une même pièce, chacun définit ses objectifs, apporte ses informations et se connecte aux bases de données. Le travail est opérationnel.

La DGSE, sœur jumelle de la DGSI à l’international,

a maitrisé l’affaire Merah mais n’a pas vu le périple afghano-pakistanais du tueur de Toulouse.

Dans le cas des attentats de Paris, la DGSE a bien fourni un renseignement mais trop tard pour qu’il puisse être exploitable.

Lors de la surveillance d’une cible en Syrie, le service a découvert des conversations avec une femme en France. Elle était inconnue jusqu’au début novembre jusqu’à ce que les agents se rendent compte qu’il s’agissait d’une cousine d’Abdelhamid Abaaoud, Hasna Aït Boulahcen.

La DGSI est alertée et découvre tardivement l’existence de la famille française de l’une de ses cibles principales.

C’est le 12 novembre, veille des attentats.

Finalement, c’est un témoin, après les attentats, qui mettra la police judiciaire sur la piste d’Hasna Aït Boulahcen et d’Abdelhamid Abaaoud morts le 18 novembre lors de l’assaut du Raid dans un appartement du quartier Saint-Denis.

Etat des lieux inquiétant

Le travail de coordination, si nécessaire soit-il, ne peut suffire quand la menace devient transnationale :

« Les terroristes s’organisent en Syrie, finalisent le projet en Belgique et arrivent la veille à Paris. La DGSI reste un service intérieur, elle ne peut faire grand-chose en externe» estime, pour sa part, le ministère de l’intérieur.

Une situation quelque peu ubuesque mais c’est ainsi.

Les auteurs des attentats de Paris étaient connus des services belges ou français, mais pas comme des hommes de premier plan. Les frères Abdeslam – Brahim s’est fait sauter boulevard Voltaire et Salah est en fuite – étaient identifiés en Belgique mais pas comme prioritaires et Samy Amimour était considéré comme l’un des moins dangereux de sa cellule yémenite. Ismaël Omar Mostefaï, également kamikaze au Bataclan, était secondaire pour la DGSI :

« La difficulté, c’est qu’il fallait aussi et en même temps surveiller Yassine Salhi, qui, du jour au lendemain, décapitera son patron et Abaaoud. On a 3 000 agents pour 4 000 objectifs. Et encore, à Paris et Saint-Denis, il y a parmi les auteurs des Belges et des hommes que nous n’avons même pas encore identifiés. Nous n’avons pas de structures pensées pour un tel phénomène de masse » explique désabusé un responsable du service de renseignement.

Réponse du ministère de l’intérieur :

« Si l’enquête permet de pointer des failles ou des manques, on s’adapte. »

Ben, voyons !

La place Beauvau défend également les mesures proposées par la France au niveau européen et notamment, le renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l’espace Schengen par le fait qu’un certain nombre de terroristes aurait pu s’infiltrer parmi les migrants sous de fausses identités et la mise en place d’un fichier des passagers aériens (PNR) européen (dont le rapport avec les attentats n’est pas évident car il semble que les auteurs des attaques aient suivi une voie terrestre).

A droite comme à gauche, personne ne souhaite poser la seule question qui prévaut dans un espace de libre circulation des personnes quant à l’implication de l’Europe dans la lutte antiterroriste et d’attenter au principe de la souveraineté nationale.

Ainsi, la situation notamment détaillée par les journalistes Simon Piel et Laurent Borredon est révélatrice d’un état des lieux inquiétant étant entendu que la sécurité entière d’un pays ne peut dépendre du seul hasard pour que soient déjoués les actes terroristes.

Bernard Vadon.


Entre technologie et les derniers attentats au Bataclan et sur les terrasses suivant celles de l'hyper cacher et de Charlie Hebdo : un constat de facture littéraire qui dit malheureusement l'essentiel !Entre technologie et les derniers attentats au Bataclan et sur les terrasses suivant celles de l'hyper cacher et de Charlie Hebdo : un constat de facture littéraire qui dit malheureusement l'essentiel !Entre technologie et les derniers attentats au Bataclan et sur les terrasses suivant celles de l'hyper cacher et de Charlie Hebdo : un constat de facture littéraire qui dit malheureusement l'essentiel !

Entre technologie et les derniers attentats au Bataclan et sur les terrasses suivant celles de l'hyper cacher et de Charlie Hebdo : un constat de facture littéraire qui dit malheureusement l'essentiel !

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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