Casablanca : Il y a trente ans, Layla B. Chaouni fondait les Editions Le Fennec, une "oeuvre" motivée par la volonté de faciliter l'accès de tous à la culture et à la connaissance.

Publié le 28 Mai 2017

Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !
Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !
Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !
Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !

Layla B. Chaouni dans son bureau dominant Casablanca et quelques-unes de ses 450 publications : c'est là qu'est sa patrie !

 

« Désormais, son cœur sera partout où règnent le savoir, la culture et les livres ; ce ne sont plus les frontières, les fleuves ou les mers, pas plus que la condition, la race ou le rang social, qui divisent le monde ; il ne connaît plus que deux catégories d'individus : en haut, l'aristocratie de la culture et de la pensée ; en bas, l'ignorance et la barbarie. Là où règnent le livre et la parole, eruditio et eloquentia , c'est là qu'est sa patrie. » (1)

Lorsque nous franchissons la porte de l’ascenseur menant au quatorzième étage de cette manière de saint des saints de l’édition, quelques secondes seulement suffiront pour s’enthousiasmer devant le spectacle impressionnant de l’agglomération de Casablanca. Ici, on saisit et on apprécie la différence avec d’autres lieux moins privilégiés.

Manifestement, le souffle d’Erasme de Rotterdam, le propagandiste, audacieux à son époque, du dialogue et de la tolérance précurseur spirituel de Spinoza et de Voltaire, est ici sensible. En tout cas, la relation est aisée.

Et cela, par la magie intellectuelle et philosophique d’un éloge enflammé des valeurs gréco-latines mises au service de la personne humaine.

Pas étonnant que Stefan Zweig ait trouvé, dans ce message quasi transcendantal, sa substantifique moelle et mis en exergue la prépondérance de l’écriture.

Mieux, du pouvoir de l’écriture. Suivez mon inspiration du moment.

Tel un phare

En cette douce après midi du mois de mai, joli, joli, joli mois de mai, comme le chantait l’inimitable, touchant et talentueux Bourvil, depuis cet étage élevé d’une tour surplombant le boulevard d’Anfa alors que le coeur de la mégapole marocaine, meurtrie par d’interminables travaux urbains, bat la chamade populaire, le regard cille sous l’effet d’une lumière tamisée par la couche nuageuse vaporeuse qui se confond au loin avec la mer en mouvement perpétuel.

Tel un phare invitant à l’attention sinon à la réflexion, l’imposant minaret de l’historique mosquée de la ville, témoignage d’une volonté royale chargé de toutes sortes d’émotions, émerge de cette densité humaine.

Vision surréaliste, sorte de condensé de tout ce qui fait, à tort ou à raison, la nécessité et le besoin d’une population résolument en marche vers son destin naturel : celui de vivre. Tout simplement.

Localisation curieusement et doublement symbolique pour les Editions Le Fennec. Ce renard du désert emblématique de la maison, doté de qualités spécifiques pour survivre, et le choix, il y a trente ans, par Layla B. Chaouni, de ce lieu d’installation exceptionnel, singulier observatoire posé entre ciel et terre, lui aussi représentatif de cette pensée réformatrice et audacieuse dans un pays où la tolérance et le dialogue ont encore à progresser, est un acte de bravoure. Surtout lorsque ce sont des femmes qui mènent le combat.

Témoignages forts et émouvants

Layla B. Chaouni est de ces militantes conduites par la passion des défis les plus invraisemblables dans un pays qui n’a pas encore pleinement assimilé le principe de la parité.

Erasme avait en son temps écrit l’éloge de la folie.

Prémonition ou sens inné d’un futur annoncé, Layla B. Chaouni n’a rien à lui envier pour ce qui est de troquer son chapeau de juriste pour celui, en 1987, autrement plus compliqué d’éditrice.

D’autant qu’elle ne fera pas dans la dentelle pour publier des livres qui n’étaient pas toujours dans la bien-pensance du moment. Notamment lors de la période dite sombre.

Autant dire que les années de plomb elle connaît et n’hésita pas à publier des témoignages forts et émouvants sur la cause des femmes en particulier et leur rôle dans une société marocaine où les tabous ont encore la vie dure.

Aux Editions du Fennec le développement de l’entreprise est actuellement placé sous la responsabilité de Fédoua Ennegy, une femme également de conviction qui fonde beaucoup d’espoir sur la collection Fennec-Poche initiée par Layla B. Chaouni qui précisait en son temps sa pensée :

« J'ai toujours voulu que les lecteurs n'aient pas de problèmes matériels.    Lire devait et doit être à leur portée. Or il faut reconnaître que le faible pouvoir d'achat du Marocain ne l'incite pas toujours à cette pratique qui devient un luxe. Il faut donc donner aux lecteurs la possibilité de choisir, de consommer ou de ne pas consommer ce livre. Le seul moyen d'apprivoiser, de gagner des lecteurs était de mettre à leur portée des livres de qualité à bas prix, d'où la collection fennec-poche réalisée en coédition avec notre distributeur Sochepress.

Toujours selon Layla B. Chaouni, l'intérêt de cette collection, outre ses prix très mesurés (10 et 20dh,) est qu'elle est distribuée à travers tout le Maroc (librairies, kiosques, points de vente), la rendant ainsi accessible à tous. Pour un grand nombre, entrer dans une librairie demande un effort. Nous avons donc veillé pour cette collection à ce que les livres soient protégés et restent propres malgré les différentes manipulations. Ils sont pour ce motif tous mis sous cellophane. 

Une activité exclusive

Layla B. Chaouni insiste encore sur l'amour du livre, celui des mots, et le désir d'en faire bénéficier ceux qui l'ont conduite à faire de l'édition.

Faire des livres de qualité au moindre coût pour pouvoir les mettre à la portée de tous en appliquant un prix de vente peu élevé. Publier en français et en arabe, essayer, malgré les difficultés rencontrées de développer les traductions dans les deux sens. Pour les collections, les directeurs sont les garants de cette qualité, pour le reste du fonds, un comité de lecture, non permanent, décide du choix des publications.

Les Editions Le Fennec font partie des rares éditeurs qui font de l'édition leur activité exclusive. Les autres étant éditeurs-imprimeurs, éditeurs-diffuseurs ou éditeurs-libraires. Par ailleurs, beaucoup travaillent pour le scolaire.

Subventionnées par des Fondations étrangères certaines collections traitent de grands thèmes comme la femme, la famille, le travail, l'Islam, la psychanalyse, la philosophie. Ces collections dans lesquelles entrent soit des ouvrages individuels, soit des collectifs, visent à développer le discours scientifique dans ces domaines, améliorer les conditions (femmes, famille, travail, etc.) et donner par exemple un éclairage sur la religion.

Méconnaissance chez les jeunes

Layla B. Chaouni s’explique aussi sur les critères relatifs à certaines publications :

« Nous pouvons retenir un livre pour le sujet traité, s'il est d'actualité ou non. Nous pouvons aussi commanditer un livre, si nous pensons qu'il y a une demande pour ce genre de livres (guide touristique, livre pratique, livre de cuisine). Nous pouvons enfin susciter et retranscrire des témoignages. Durant mes premières années d'édition, je voulais surtout éditer des ouvrages de création (romans, récits, etc.). J'ai vite compris que ce n'était pas avec ce genre d'ouvrages qu'une maison d'édition ici au Maroc pouvait s'en sortir. Pour répondre au goût et aux besoins de chacun, la variété des publications est très importante à nos yeux, nous proposons, outre les ouvrages littéraires et les collections, des témoignages, des ouvrages généraux comme Les Plantes médicinales du Maroc en français et en arabe ((respectivement 24 000 et 12 000 ont été vendus). Nous éditons aussi les recettes de beauté des femmes du Maroc (en français et en arabe) ou encore la pédagogie des compétences en français et en arabe destiné aux enseignants et aux formateurs ; une collection noire, etc."

Les constats sont parfois difficiles mais bien réels. Celui concernant une trop grande méconnaissance des jeunes quant à la littérature de leur pays n’est pas le moindre.

Aussi, l’une des préoccupations de Layla B. Chaouni consiste à s’intéresser à son époque et à tout ce qui en découle sur le plan sociétal. Diverses collections sont initiées pour répondre à ces questions : "Culture psy", aide à mieux comprendre les adolescents ; "Islam et humanisme" et « Débats » ouvrent des pistes à l’ensemble des problèmes du moment.

Etre dans l’instant est aussi une sorte de crédo aux Editions Le Fennec.

La découverte d’un auteur ou d’une auteure au travers de l’originalité d’un sujet, de la manière de le traiter et du style dans l’écriture peut apporter un jour un sang neuf à l’édition, la placer aussi sous les projecteurs d’un succès espéré par toute maison d’édition – un prix littéraire par exemple - car il peut indirectement contribuer à renforcer la fibre économique de l’entreprise et par voie de conséquence permettre d’étendre la zone d’influence et ainsi de pouvoir offrir leurs chances à d’autres écrivains. Sans négliger la participations aux salons nationaux et internationaux tout comme les coéditions tant avec d’autres pays du Maghreb qu’avec les pays occidentaux; enfin, la vente des droits constituent pour Le Fennec d’incontestables valeurs ajoutées.

Et ça marche !

Intense et riche

Mais pour Layla B. Chaouni et son équipe resserrée la relation avec les auteurs est capitale pour ne pas dire vitale.

Ce qu’elle confie dans le genre à un média est significatif de cette volonté de ne pas se tromper de cible :

« Il est nécessaire que l'auteur comprenne exactement le rôle de l'éditeur et son apport dans la publication d'un livre. Ce n'est pas toujours le cas. Un climat de confiance doit s'instaurer entre les deux partenaires. Nous y veillons. Dès que nous optons pour la publication d'un livre, nous établissons un contrat liant auteur et éditeur et définissant les obligations et les droits de chacun. Nous avons un but commun : produire un ouvrage de qualité dans l'intérêt de l'auteur, de l'éditeur et aussi pour le plus grand bonheur du lecteur. Pour ces raisons la relation auteur-éditeur est souvent intense, riche en enseignement dans les deux sens. »

Ainsi soit Layla B. Chafouin ... qui pourrait en épitaphe de circonstance inscrire au bas de sa raison sociale cette réflexion de Marcel Proust à propos de la lecture :

« Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. »

 

Bernard VADON

 

 

(1) Erasme (1935), Stefan Zweig

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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